Lorsque j’ai écouté « La Prière », de Jordan Thibodeaux, j’ai été profondément émue. J’ai ressenti l’amour toujours vivace des Cajuns pour leur pays d’origine, la France. J’ai tenté de le traduire alors que la langue française renaît doucement au cœur de la Louisiane, comme un souffle doux et consolant.
J’étais à leurs côtés. Tout près d’eux lorsqu’ils ont fui le Grand Dérangement, expulsés de leurs terres par ces maudits Anglais. Je les ai vus trébucher sur les cailloux, tirer jusqu’à l’épuisement des charrettes où s’entassaient femmes et enfants, s’effondrer le long de chemins interminables en espérant une halte. Mais il fallait marcher, continuer, toujours.
Ils étaient courageux, refusant de se soumettre, de prêter allégeance. Guerriers jusqu’au bout des dents. J’ai vu les Thibodeaux, les Latiolais, les Leblanc, les Guidry, les Breaux…Ils étaient si nombreux ! Je les entendais souffler, gémir, pleurer parfois.
La route fut difficile jusqu’à l’embouchure du Mississippi. Ils rêvaient de cet immense territoire baptisé « Louisiane » en l’honneur du roi de France. Ils y ont établi leurs familles, au cœur d’une mosaïque de peuples multicolores, où l’on croisait créoles d’origine française, mais aussi Espagnols, Allemands, et même Africains. Ils l’ont gagnée, leur liberté ! Quant à moi, j’ai dû élargir mon vocabulaire ! Un exercice un peu brouillon, certains mots m’étant étrangers, mais je m’appliquais à les intégrer : il fallait bien se faire comprendre ! J’étais toujours là, à veiller sur les miens, si chers à mon cœur.
Les femmes sympathisaient, s’échangeaient des recettes colorées. Je les voyais ajouter coriandre, ail fumé, et multiples épices en riant, alors que les côtes de porc mijotaient lentement …ça sentait bon ! Et le riz rouge aux haricots rouges, peut-être l’avez-vous goûté ? Un plat aussi flamboyant que ses cuisinières ! Le soir, lorsque la mélancolie rôdait, Émile, Élodie et Adelphine prenaient leur violon, Amant son accordéon, Alcide sa guitare, et, très vite, tout le monde se mettait à danser ! Finalement, entre travail du bois, culture de la canne à sucre, pêche, élevage du bétail et de la volaille, les miens avaient trouvé leur place. J’en étais si fière ! Hélas… J’ignorais que j’allais bientôt devoir les quitter…
Des siècles plus tard, en 1921, la nouvelle Constitution imposa vigoureusement à ceux que j’aimais tant de se détourner de moi. Je hurlais de détresse, les conjurant de ne pas m’abandonner ! Peine perdue. Je devinais leur compassion, je sentais leur résignation : m’accepter à leurs côtés, c’était renoncer à tout ce qu’ils avaient bâti, aux liens tissés depuis de si nombreuses années sur les rives du Grand Boueux. Ils ne pouvaient pas même l’envisager.
Combien de temps ai-je erré, seule, avec pour uniques camarades les mutiques vents d’ouest et les alizés ? Je ne sais. Le temps est long quand on a du chagrin. Je me suis assoupie dans les marais.
Et puis, un jour, endormie, j’ai senti comme un souffle sur mon visage. J’ouvris les yeux. Tous mes anciens compagnons étaient penchés sur moi, pleins d’inquiétude, et de mansuétude, aussi. Ils avaient l’air si tristes ! Alors, doucement, pour les consoler, pour les réparer, j’ai pris une grande inspiration et j’ai chuchoté des mots anciens, des mots oubliés, dont les R roulent comme les cailloux foulés au pied par les Acadiens migrant vers d’autres cieux, des pierres lourdes chargées d’angoisse et d’espoir. Mes C sont tranchants comme les lames des couteaux enfoncés jadis dans la gorge des alligators. Mes O ont une tonalité grave, profonde, comme les chansons susurrées par mes frères à l’oreille de leurs bien aimées. Petit à petit, je m’envole, je reprends ma place, j’habite les jungles du Bayou, et je résonne en prière.
Je suis le français, la langue de mes frères, leur fidèle alliée, celle qu’ils parlent de cœur à cœur ! Je suis leur ancrage.
Je revis !
Et eux relèvent la tête, plus glorieux que jamais !
Oooooooo oh mon bon Dieu
Mon pays est après changer
Ouais le cou est coupé, et le sang vidé
Y a trop de jeunes
qui peut pas me comprendre
Ils ont oublié leurs familles
Oublié les sacrifices
Et la langue d’les conquis est tout ce qu’ils parlent
Tu vis ta culture
Ou tu tues ta culture
Il n’y a pas de milieu
Jordan Thibodeaux. La Prière.


