Si mes romans se déroulent en Provence, c’est parce que la région m’inspire toute entière, de la mer des Alpes maritimes aux garrigues des Alpilles. Certes, j’aurais adoré avoir la plume de Pierre Magnan, ou celle de Giono…mais Marcel Pagnol est celui qui chuchote le mieux à mes oreilles le chant des cigales, l’odeur des lavandes, et le parfum de l’amitié.
J’ai voulu raconter, dans cette nouvelle, la vie avant Marcel, celle qu’on connait moins ; l’union de la délicate Augustine et de l’ambitieux Joseph, les premières épreuves endurées, avant l’immense joie d’une naissance si désirée. J’espère que vous aimerez Mademoiselle LANSOT autant qu’elle m’émeut…
Marseille, 1893
– Mademoiselle Lansot ! Venez me voir, s’il vous plaît !
Alors que la voix sonore de Madame Jouve retentissait jusqu’au fond de l’atelier, une délicate jeune femme brune, à la silhouette fine et aux mains tremblantes, se leva. Ignorant les regards étonnés de ses collègues, elle contourna une lourde machine à coudre, et s’avança bravement vers la première d’atelier, qui était aussi sa patronne.
– Oui, Madame ?
– Regardez ! dit-elle en lui montrant des morceaux de tissu. Je viens de recevoir de jolies pièces de taffetas, et un peu d’organza. Ça vient tout droit de Paris, des chutes d’atelier de la Maison Doucet ! J’ai réussi à les négocier, mais je me faisais du souci… Ce n’est pas pour n’importe qui, ces tissus-là ! Heureusement, la Bonne Mère est avec nous ! Honorine Pons nous a commandé une robe pour son anniversaire : « Quelque chose de tout à fait simple, Madame Jouve », m’a-t-elle dit, « mais qui mette ma taille en valeur. » C’est vrai qu’elle l’a fine, sa taille… J’ai pris les mesures : 65 centimètres !
Augustine Lansot songeait que son propre tour de taille, sans corset — sinon c’était tricher —, mesurait à peine 60 centimètres. Elle aurait tellement aimé avoir une vraie robe de bal, ou, comme Madame Pons, une robe « tout à fait simple », mais en taffetas, tout de même…
– Mademoiselle, vous rêvez ? Je vous parle de la robe d’Honorine Pons ! L’une de nos meilleures clientes !
La jeune femme acquiesça d’un rapide mouvement de tête.
– Très bien. Alors, ouvrez grand vos oreilles : la modéliste a déjà dessiné la robe, le patron est prêt, le tissu découpé. Je veux que vous fassiez le corsage, c’est le plus délicat. Justine se chargera de la jupe, et Manon des manches. C’est urgent ! L’anniversaire d’Honorine est dans une semaine, et il n’y aura qu’un seul essayage. Est-ce que vous avez compris ?
Alors que Madame Jouve martelait ses derniers mots avec vigueur, la jeune femme restait muette, tétanisée par le défi du montage du corsage, un exploit qu’elle n’avait jamais encore réalisé. Elle sentait sa poitrine se serrer tandis que son cœur battait à tout rompre.
– Enfin ! reprit Madame Jouve, agacée. C’est clair ?
Voyant le teint pâle de son interlocutrice blêmir encore, elle ne put s’empêcher de plaindre ce petit être frêle comme un oiseau, qui parlait si peu et semblait toujours prêt à défaillir. « Ce doit être ses origines normandes… ou bretonnes, je ne sais plus. Il paraît qu’ils sont taiseux, par là-bas. »
C’est alors qu’un filet de voix très mélodieux lui répondit, d’un ton presque assuré :
– Bien sûr, Madame. Ce sera fait. Je m’appliquerai bien.
Augustine avait rejoint sa place derrière sa machine, tout au fond de l’atelier.
– Alors ? chuchota Manon. Qu’est-ce qu’elle voulait, la raïole ?
La jeune femme sourit.
– Tu vas bientôt le savoir, elle va t’appeler aussi…
– Peut-être, mais je veux le savoir maintenant ! C’est du bon ou du mauvais ?
– C’est bon… tu vas avoir du travail ! Il faudra monter les manches d’un corsage, tu as déjà fait çà, non ?
– Mille fois au moins, répondit Manon qui se la racontait toujours un peu trop. Je suis la reine des manches.
– Ça tombe bien, parce que le tissu que tu vas travailler est pour une princesse qui fête son anniversaire…
– Oh ! Arrête de me barjaquer, y’a pas de princesse qui tienne ! On n’est pas à Monaco ici ! On est rue Sainte près du Vieux-Port ! Et je ne voudrais pas être ailleurs !
Manon ne manquait jamais une occasion de revendiquer son attachement à Marseille, pour elle, la plus belle ville du monde.
– Je sais, Manon, c’est juste le tissu qui est magnifique… tu verras !
Les doigts d’Augustine glissaient avec agilité sur le taffetas. Son travail était presque terminé. Elle avait soigneusement assemblé les découpes, cousu les épaules et les côtés, mais il manquait encore un détail. Un élément subtil qui sublimerait le corsage.
Après un instant de réflexion, elle décida d’ajouter un fin volant d’organza bleu lavande à la pièce maîtresse, d’un beige doré éclatant. Tandis que son aiguille traversait la délicate étoffe, elle savourait le bruissement léger du tissu sous ses doigts. Jamais elle n’aurait l’occasion de porter une telle pièce, mais elle remerciait le ciel d’avoir le privilège de la façonner.
Madame Jouve s’approcha lentement et observa son travail avec un œil critique avant de hocher la tête d’un air satisfait.
– Vous avez bon goût, ma petite. J’étais sûre que vous feriez quelque chose de bien ! En tout cas, bien plus raffiné que tout ce que votre collègue pourrait imaginer, dit-elle en lançant un regard noir à Manon.
Elle haussa les sourcils et ajouta d’un ton acerbe :
– Celle-là, à part dégoiser, elle ne fait pas grand-chose !
La journée terminée, Augustine s’arrêta un moment sur le port pour admirer les bateaux, et écouter le clapotis des vagues… Soudain, elle aperçut au loin un jeune homme qui s’avançait gaillardement vers elle. Pas très grand, arborant une superbe moustache, il avait à la main un beau bouquet de violettes.
– Augustine ! Vous me reconnaissez ? Je passais par là par hasard, et je me suis souvenu que votre atelier n’était pas loin …
– Joseph ! dit-elle en rosissant. Bien sûr que je me souviens de vous ! Vous êtes l’ami du béguin de Manon !
– Hé oui ! dit-il avec satisfaction. Nous nous sommes rencontrés au bal de Saint-Loup. Vous étiez « Belle comme le rêve d’un poète… »
– Comme c’est joli !
– Pour être tout à fait franc, ce n’est pas de moi ! se rengorgea Joseph, mais de Victor Hugo.
– Victor Hugo ? Vous le connaissiez ?
– Ah non ! gloussa-t-il. Je ne le connaissais pas personnellement, mais je l’enseigne.
– Que voulez-vous dire ?
J’apprends à mes élèves ses poésies, parce que, Augustine, je suis instituteur. Il prononça ce dernier mot avec une fierté à peine dissimulée.
S’ensuivit une longue discussion, où Joseph, tentant de se mettre en avant, expliqua comment il avait réussi l’examen d’entrée à l’école normale d’instituteurs, à l’âge de seize ans à peine.
– Seize ans ! Vous étiez bien jeune pour apprendre tout ce que doit savoir un maître d’école. Vous n’aviez pas mal à la tête ?
– Mais pas du tout ! Il faut apprendre, sans cesse ! « Instruire pour émanciper, éduquer pour construire la République. » dit-il doctement.
Augustine reprit d’une toute petite voix :
– Eh bien, Joseph, votre fiancée a bien de la chance d’avoir à ses côtés un homme aussi savant que vous…
– Ma fiancée ? Heu… je n’ai pas de fiancée ! Je veux dire, pas encore…
– Mais alors, ces violettes, c’est pour votre maman ?
– « Fleur humble et cachée, au parfum discret » … Joseph allait déclamer les vers de Lamartine avec grandiloquence, quand soudain, semblant perdu dans ses pensées, il plongea son regard dans celui d’Augustine : « Je les ai choisies parce qu’elles vous ressemblent… Elles sont pour vous. »
Manon et Augustine se retrouvaient seules dans l’atelier. Toutes les autres couturières étaient déjà parties. Manon lissa la longue jupe de son amie, tandis qu’Augustine esquissait quelques pas de danse.
– Arrête de tournicoter ! Comment veux-tu que je voie si la jupe tombe bien ?
– C’est que je suis si contente ! Dans quelques jours, je serai la femme de Joseph, tu te rends compte ?
– La femme du fils d’un tailleur de pierre ? On n’est pas rendus… maugréa Manon.
– Un compagnon du Tour de France, tout de même ! Il a restauré l’Hôtel de Ville à Paris !
– Et alors ?
– Hé bien… la pomme ne tombe jamais loin de l’arbre ! Mon Joseph, il est vraiment doué tu sais, et si on a des enfants…
– Peuchère, t’emballe pas ! C’est pas parce qu’on a un bout de fil qu’on a déjà la dentelle ! Et puis, ton Joseph, c’est un mécréant, qui refuse même de se marier à l’église !
Alors, comme ça, Monsieur est trop républicain pour un bénitier, mais il dira pas non au gigot de noces, hein ?
– Calme-toi… Il est bien gentil. C’est juste les curés qu’il ne peut pas voir…
– Pff… Recule un peu, regarde-toi !
Augustine virevoltait dans son corsage en toile de lin beige, assorti à sa jupe.
– Ça te plaît ?
– C’est magnifique, Manon, ce que tu as fait pour moi…
Une voix les interrompit.
– C’est surprenant, mais elle a raison ! Pour une fois, Manon, je vous félicite.
Madame Jouve s’avançait vers elles, une grande enveloppe à la main.
« Quand la raïole parle, c’est que le tonnerre n’est pas loin… » songea Manon, méfiante.
– Augustine, vous êtes l’une de mes meilleures couturières. Je suis heureuse que vous ayez rencontré Joseph. On me dit le plus grand bien de ce garçon.
Manon haussa un sourcil. « Si le ‘on’, c’est les commères qui t’entourent… Méfi ! »
Madame Jouve tendit l’enveloppe à Augustine.
– Un petit cadeau pour votre mariage.
Augustine la prit avec hésitation.
– Vous ne l’ouvrez pas ?
– C’est que, Madame… Je crois qu’ouvrir un cadeau de mariage avant les noces, ça peut porter malheur…
– Pas de malheur ici ! Il FAUT que vous l’ouvriez dès aujourd’hui. Vous comprendrez pourquoi.
Lentement, Augustine décacheta l’enveloppe. Une mousse de papier de soie s’en échappa. Intriguée, elle leva les yeux vers Madame Jouve, qui l’encouragea à continuer. Avec précaution, elle écarta les couches de papier et resta figée.
Au fond de l’enveloppe, soigneusement pliée, reposait une magnifique pièce d’organza, d’un violet très pâle.
– J’ai cru entendre que cette couleur vous avait porté bonheur… Je me trompe ? Et puis, c’est une bonne occasion pour Manon d’apprendre à faire les coutures à l’anglaise !
Les yeux embués de larmes, Augustine murmura simplement :
– Merci, Madame…
Et Manon, pour une fois, ne trouva rien à dire.
Marseille, 1894
Le groupe avançait lentement. Ils devaient être six ou sept. De loin, on distinguait deux silhouettes féminines, accompagnées de deux hommes, peut-être leurs maris, et quelques autres figures cheminant d’un pas mesuré, la tête basse. Ils progressaient sur un chemin de terre bordé d’oliviers, soulevant de petits nuages de poussière à chacun de leurs pas. Le soleil était à son zénith, la chaleur du mois d’août, suffocante. Pas le moindre souffle d’air. Soudain, deux hommes ralentirent, puis s’immobilisèrent imités par le reste du cortège. Avec une infinie précaution, ils déposèrent au sol une petite boite en bois clair, de laquelle s’échappaient quelques volants d’organza, d’un violet très pâle. Sur le couvercle, finement gravé en lettres dorées, on pouvait lire :
Maurice
Avril 1894-Août 1894.
Une jeune femme prête à défaillir effleura la boîte du bout des doigts, chuchotant des paroles qu’elle seule pouvait comprendre, où il était question d’anges, d’amour, de mélodie et de bonheur éternel. Lorsque la boite fut en terre, le petit groupe fit demi-tour. L’une des jeunes femmes s’approcha de l’autre, et souffla d’une voix presque inaudible :
– Augustine, ne pleure pas. Tu ne voudrais pas faire pleurer Maurice, qui te regarde de là- haut ? Imagine ce pauvre minot, s’il voit sa maman si triste …
La jeune femme, accablée jusqu’au vertige, secoua la tête sans parvenir à prononcer un mot. Tout près d’elle, Joseph la soutenait du mieux qu’il pouvait. Lui qui avait été si fier de son premier fils ! Et maintenant, il ne restait que le chant assourdissant des cigales pour couvrir ses sanglots. Il serra la main d’Augustine, la gorge serrée, et prononça des mots auxquels il avait peine à croire « Ne t’inquiètes pas, il doit être avec le Bon Dieu maintenant. Et tellement heureux ! » Augustine esquissa un demi-sourire, imaginant Maurice jouant à cache- cache avec les anges…
Sur la dalle de pierre où elle viendrait si souvent se recueillir, on pouvait lire :
« Famille PAGNOL »
Ils sortirent du cimetière de La Treille.
Aubagne, 1895
Manon faisait les cent pas cours Barthélemy. En cette fin février, l’air était frisquet, mais ce n’était pas pour se réchauffer qu’elle arpentait les pavés de long en large, c’était plutôt pour calmer ses nerfs.
– Ah, peuchère, cette Augustine ! Elle était pas tranquille à La Ciotat, chez la sœur de Joseph ? Eh ben non, madame a voulu faire sa tête de mule et revenir accoucher ici, à Aubagne ! Et tout ça, en plein mistral, vaï !
La sage-femme était arrivée depuis deux bonnes heures maintenant, soufflant comme un bœuf après avoir monté les trois étages de l’immeuble bourgeois où vivaient désormais Augustine et Joseph, depuis que celui-ci enseignait à l’école supérieure d’Aubagne.
Elle avait jeté un œil à la cuisine, apercevant une petite table envahie de fils multicolores, de morceaux de tissu et de grands ciseaux, elle avait levé les bras au ciel avant de s’adresser à Augustine :
– Oh fan de chichourle, mais vous travaillez dans vot’ état ? Vous êtes épaisse comme un coucou, ma pauvre ! Vous auriez mieux fait de vous caler tranquille, les pieds en éventail, c’est mieux pour nous faire un beau petit !
– Petit ? Mais c’est peut-être une fille !
– Ah ça, sûrement pas ! Quand je vois comment il est tendu, votre ventre, c’est sûr et certain, ça sera un garçon !
Puis, se tournant vers Manon, elle trancha :
– Assez de parlotes ! Le pitchoun arrive ! Allez, zou !
Manon n’avait pas eu le temps de protester qu’elle se retrouvait dehors, la porte fermée dans son dos.
Soudain, des cris puissants et vigoureux retentirent. Manon sursauta, et sans réfléchir, se précipita dans l’escalier. La porte de l’appartement était restée entrouverte. Elle entra. Personne dans la pièce principale. Mais les braillements continuaient.
Elle s’approcha de la chambre et découvrit Augustine, en sueur, épuisée mais rayonnante, tenant dans ses bras une petite boule rougeaude, emmaillotée à la hâte, hurlant de toutes ses forces. Joseph, à côté, regardait l’enfant avec un mélange de surprise et de ravissement.
– Eh ben, celui-là, on peut pas dire qu’il manque d’énergie, peuchère ! Et avec tous ces cheveux sur la tête, c’est bon signe, vaï ! Ça veut dire qu’il est déjà prêt à réfléchir…
– Comme son père ! répondit fièrement Joseph.
Augustine caressa doucement la joue du nourrisson et ajouta, un éclat rieur dans les yeux :
– Il réfléchira bien, mais il aimera aussi les collines et le mistral.
– Et pourquoi ça ?
– Parce que je le sais, sourit Augustine. Parce que… lui, c’est moi !
Manon éclata de rire.
– Pour un pitchoun aussi futé, reprit-elle, il faut un nom qui sent bon le soleil et la malice !
Augustine et Joseph échangèrent un regard complice avant de répondre, d’une seule voix :
– Nous l’appellerons Marcel !


