En période d’Halloween, les sorciers, elfes, farfadets et autres personnages extraordinaires ont la vie belle, émaillant les façades commerciales et les vitrines de nos villes et campagnes. Nous les retrouvons partout…Pourtant, aucun besoin d’imagination pour vivre des mystères épiques…Il suffit de lire l’Histoire…Aujourd’hui, amoureuse de la Provence, je vous conte Benoit XIII. Le dernier pape d’Avignon. Vous ne le connaissez pas ? Pourtant…quel personnage !
AVANT LE DERNIER SOUFFLE
Les rideaux légers s’envolèrent lorsque Sœur Dominga ouvrit les fenêtres de la chambre. Au milieu de la pièce un lit, où trônait un vieillard qui, malgré les ans et la fièvre qui l’assaillait, parvenait à se tenir droit. Il refusait de boire, pourtant ses mains étaient brûlantes. La jeune femme pensa que, peut-être, les vents méditerranéens de la côte de Castellón lui feraient du bien. Elle veilla le vieil homme très tard, jusqu’à ce qu’il s’endorme. Elle ignorait tout de lui, jusqu’à son identité. La mère supérieure lui avait instamment demandé de se rendre d’urgence au Castillo de Peñíscola, pour prendre soin d’un mourant. Elle s’était exécutée.
Enfin ! La respiration du malade, jusqu’ici un peu courte, se calma. La sœur égrena alors, comme chaque jour, son chapelet, en priant le Seigneur miséricordieux.
À l’aube, le vieillard se réveilla. La première chose qu’il entendit fut le bruit de la mer. La houle venait buter sur la base du rocher, puis elle se retirait, régulièrement. Soudain, il ressentit les premières chaleurs du soleil, et imagina les murs de son beau château inondés de lumière. Cela le rasséréna. Il avait été bien heureux ici, cette vieille maison templière l’avait accueilli avec bonheur, et il s’était appliqué, en retour, à lui redonner son faste d’antan.
S’endormir ici pour l’éternité serait juste.
Il aperçut une toute jeune fille qui, malgré l’heure matinale, s’affairait déjà.
– Je vous ai préparé l’aigua de tarongina, de l’eau distillée de fleur d’oranger, il paraît que cela réjouit le cœur.
Elle lui tendit une petite fiole de verre.
– Buvez !
Il ingurgita presque toute la fiole. Il se sentait mieux. Le visage de la jeune femme s’illumina.
– Ah ! C’est bien. Je vais demander que l’on vous prépare quelque chose à manger.
– Attendez ! Il est bien tôt pour le déjeuner, et même pour y penser. Je préfère que nous discutions un peu. Asseyez-vous près de moi. Prenez cette escabelle.
Sœur Dominga hésita, puis obéit. Elle tira un petit siège de bois à pied, tout près du lit.
– Laissez-moi me présenter, dit le vieillard. Je m’appelle Pedro Martínez de Luna, le maître de ces lieux après le Comte d’Aragon, qui me protège.
Il respira lentement, et reprit, d’une voix éraillée mais douce.
– Et vous-même ?
– Sœur Dominga, Monseigneur.
– Vous tremblez comme un oiseau effarouché.
– C’est que je n’ai pas l’habitude de soigner un châtelain.
– Apprenez, jeune fille, que nous sommes tous égaux devant Dieu. C’est une leçon que vous devez retenir. D’ailleurs, je souhaiterais…
De nouveau, sa respiration s’interrompit.
– Oui ?
– Je souhaiterais vous raconter mon existence, qui va bientôt s’interrompre. Elle fut pleine de rebondissements, et sûrement pleine d’enseignements. Elle illustre la vie des hommes, leurs passions et leurs faiblesses. Et si vous m’écoutez bien… je vous dirai aussi qui je suis.
– Ça, je le sais déjà, murmura la jeune fille.
– Non, vous connaissez seulement mon nom. Vous saurez qui je suis vraiment.
Le vieillard s’assoupit.
Tout près du Moncayo
Vers midi, Sœur Dominga commanda un bouillon tiède et gras, facile à avaler sans mâcher. Elle y trempa quelques morceaux de pain, et nourrit Pedro Martínez de Luna à la cuillère, attendant patiemment, entre chaque bouchée, qu’il puisse déglutir.
– Je me sens mieux aujourd’hui… Cet air frais me rappelle Illueca, le bourg où je suis né, en moyenne montagne aragonaise. Niché dans un long repli de vallée à l’ombre d’un puissant massif, le Moncayo. D’aussi loin que je me souvienne, enfant, je scrutais ses versants, fauves, pelés, en espérant y apercevoir la neige. Chaque hiver, elle arrivait, comme il se doit. Aujourd’hui, le Moncayo doit être couvert d’un manteau blanc…
Sœur Dominga acquiesça.
– Enfant, je n’étais pas attiré par les jeux qui passionnaient ceux de mon âge. Mon père, le grand Juan Martínez de Luna, faisait fabriquer des armes en bois, épées et boucliers, pour m’entraîner à des joutes miniatures. Je détestais cela. Comment aimer la violence ? Pourquoi vouloir être le plus fort ? Je ne comprenais pas. Cela a sûrement chagriné mon père et heurté son âme guerrière, mais il n’en laissa rien paraître. D’autant que je me rattrapais en éducation chevaleresque : j’ai toujours aimé les chevaux. Petit, je les montais mieux que personne, et peu à peu, j’ai su dresser les montures les plus fougueuses. Adolescent, je galopais sur les rives de la rivière Aranda, traversant des forêts de peupliers, d’ormes, de saules. J’avais l’impression d’une grande liberté. Et je crois que je l’étais.
– Que vous étiez ? demanda Sœur Dominga timidement.
– Libre. J’étais libre. Ce fut un très beau chapitre de ma vie. Cela s’est malheureusement gâté très vite. Mon père, heureux de mon goût pour les chevaux et l’équitation, désira me faire embrasser une carrière militaire. Ce fut un échec complet. Je vous l’ai déjà dit, je haïssais les batailles, le sang, la violence. Il renonça donc à faire de moi un Ricohombre, un grand seigneur à la tête de ses propres contingents, comme lui. Il regretta que je ne puisse marcher dans ses pas, mais en conclut assez vite que si son fils était un piètre guerrier, il serait bientôt un intellectuel brillant. Je fus envoyé à l’université de Montpellier. J’y appris la grammaire, la logique, puis le droit. Et je me suis passionné.
Sœur Dominga écarquillait les yeux.
– Pour le droit ? Dans les livres ?
Une lueur d’amusement illumina le regard gris du vieillard :
– Oui, et pour une spécialité de droit bien particulière, le droit canon.
Répondant à l’interrogation muette de la jeune fille, il précisa :
– Le droit de tout ce qui touche à l’Église. Je m’enflammais en découvrant les codes des pouvoirs du pape, des conciles, des évêques, je m’exaltais en étudiant les procès en cours liés à l’Église, les excommunications… Mon Dieu ! Que j’ai aimé apprendre. Et enseigner aussi. Car en quelques années, je passais d’élève à professeur. Puis, j’obtins le grade de Docteur en Décrets, qui couronna ma carrière d’enseignant. L’Église vint alors me chercher pour la clarté de mon esprit, et pour mon nom : Luna, l’une des plus grandes maisons d’Aragon, alliée des archevêques et des rois. Je fus nommé successivement chanoine de plusieurs cathédrales, puis archidiacre de Saragosse et prévôt de Valence. J’étais un canoniste réputé, bien né, aux mœurs austères… Oui, sourit-il. Je n’avais d’appétit ni pour les biens, ni pour les nourritures terrestres. Seul le ciel était à ma mesure. Je finis par attirer l’attention de la Curie, à Rome. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, le pape Grégoire XI me voulut dans son entourage, jusqu’à me nommer cardinal-diacre de Santa Maria in Cosmedin. Le 20 décembre 1375, je fus consacré. J’avais 47 ans, et le sentiment d’avoir réussi ce pour quoi je m’étais toujours engagé : éclairer le monde. Jusqu’à cette funeste année 1378…
Voyant le rouge monter aux joues du vieil homme, sœur Dominga l’interrompit gentiment.
– Reposez-vous un peu. La fièvre reprend. Je vais chercher un linge pour humidifier vos tempes. Nous poursuivrons ensuite…
L’Année funeste
Pedro Martínez de Luna ouvrit les yeux. Il avait dû s’assoupir longtemps. La jeune fille était toujours près de lui, et scrutait son visage, comme pour s’assurer qu’il respirait bien.
– Monseigneur, interrogea Sœur Dominga, cette année 1378… Pourquoi a-t-elle été funeste ?
Les mains du vieillard se crispaient sur les draps en toile, et quelques larmes dégoulinèrent sur sa peau fripée.
– J’ai tout d’abord perdu celui qui m’avait accordé toute sa confiance, Pierre Roger de Beaufort, le pape Grégoire XI. Dieu l’a accueilli dans son royaume trop tôt. Cet homme fin, cultivé, a été plus qu’un ami. Oserais-je dire que parfois, j’avais le sentiment qu’il me traitait comme un fils ? Que d’heures avons-nous passées à gloser sur un point de théologie, ou sur le commentaire de belles lettres. Fin juriste, il n’imposait pas ses idées, mais faisait en sorte que nous les adoptions et les fassions nôtres, sans conflit, sans bataille.
Il était convaincu, parce que le pape est l’évêque de Rome, que le siège de Pierre devait s’y trouver. Ainsi, il mit fin à soixante-dix ans de papauté avignonnaise, et s’établit dans la ville éternelle. Je suis convaincu que cela l’a tué. Un an après avoir quitté les rives du Rhône, submergé de nostalgie, il rejoignait notre Seigneur. Prions pour lui. Prions ensemble.
Après avoir égrené le chapelet de Sœur Dominga, Pedro Martínez de Luna demanda à boire. Il sentait ses forces l’abandonner, mais continua son récit.
– Après le décès de Sa Sainteté, il fallut organiser un conclave, afin d’élire son successeur. Rome était en émeute. Partout des cris, des menaces. La population estimait avoir été dépossédée de ce qui était l’essence même de son existence : l’héritier de Pierre. Elle criait vengeance. Les cardinaux, dont je faisais partie, étaient réunis dans le palais apostolique du Vatican. Soudain, nous entendîmes les cloches du Capitole sonner le tocsin ; des hommes en armes, furieux, s’avançaient, menaçant de forcer les abords du conclave. Une foule déchaînée, de plus en plus compacte, hurlait : « Un pape romain ! Un pape italien ! ». Nous étions terrorisés. Nous risquions notre vie, et je ne crois qu’aucun de nous n’avait envie de rejoindre notre Père dans l’éternité…
– Alors ? murmura Sœur Dominga.
– Nous avons pris une décision que j’ai toujours regrettée. Notre choix s’est porté sur le Napolitain Bartolomeo Prignano. Même pas un cardinal. Un haut dignitaire de la Curie, Archevêque de Bari, rien de plus. Il paraissait sérieux et fiable. Il prit le nom d’Urbain VI, et fut consacré en avril. Mon Dieu, comme nous nous sommes trompés !
– Vraiment ?
– Une fois ceint de la tiare, cet homme, à l’air calme et modeste, s’avéra indigne. Ce n’était plus le commis effacé de la chancellerie, le travailleur silencieux que nous croyions connaître. Urbain VI nous regardait du haut de son trône avec une fixité nouvelle, presque haineuse. Ses colères étaient incontrôlables. Il était brutal, ombrageux, autoritaire à l’excès. J’étais profondément heurté par ce comportement. Est-il possible qu’une fonction change un homme ? J’en ai la preuve. Et je prie souvent le Seigneur pour que notre transformation aide à l’élévation de notre âme… Pour le bien de tous.
– Je sais que notre mère supérieure est très bonne et s’occupe bien de nous, chuchota Sœur Dominga.
Le vieillard la regarda avec tendresse.
– Qu’il en soit ainsi. Malheureusement, le comportement tyrannique de notre pape fut insupportable à de nombreux cardinaux, moi en tête. Nous nous sommes enfuis à Anagni, à une cinquantaine de kilomètres du Saint-Siège. Nous ne voulions plus de cet homme violent et paranoïaque, et ne souhaitions rien moins que l’annulation de son élection. Je dois dire que mes études en droit canon ont été d’une grande aide. J’ai construit une démonstration très solide, afin de ne pas passer, avec les dissidents, pour de simples parjures. En août de cette terrible année 1378, nous avons souscrit à la déclaration de nullité du vote pour Urbain VI. Puis, inquiets pour notre vie, nous nous sommes repliés plus loin, à Fondi, à proximité de Naples. Soulagés, nous avons élu notre nouveau pape, Robert de Genève. Un cadet de haute noblesse nommé cardinal dès sa vingtième année. Cette élection marquera l’Histoire : on l’appelle désormais le Grand Schisme d’Occident.
Le vieillard avait prononcé ces derniers mots avec une gravité presque théâtrale. Sœur Dominga n’était pas sûre d’avoir bien compris, mais n’osait interrompre la réflexion de son protégé. Il ne parlait plus, mais semblait revivre les instants dramatiques qu’il venait d’évoquer.
– Alors, lança-t-elle timidement, vous êtes revenus à Rome.
– Non, répliqua le vieillard, amusé. Il aurait fallu assiéger le palais pontifical, et nous ne pouvions pas prendre les armes.
– Qu’avez-vous décidé ?
– Nous nous sommes repliés sur Avignon, en suivant notre nouveau pape, qui prit le nom de Clément VII. Et nous y avons restauré une merveilleuse cour pontificale…
– Mais alors, il y avait deux papes ?
Sœur Dominga ne reçut aucune réponse. Le vieillard s’était endormi.
Deux papes, un de trop ?
Le lendemain, le ciel était noir. La violence du cierzo courbait les arbres, même les plus robustes, vers la terre. Ce vent glacial se glissait au travers des murs épais du château de Pedro Martínez de Luna. Sœur Dominga frissonna. Elle empila plusieurs couvertures de laine épaisse sur le lit du vieillard. L’un des serviteurs du maître apporta une pelisse en peau d’hermine, qu’elle disposa avec soin sur le lit. Ainsi, le vieil homme n’aurait pas froid.
– Merci, dit-il faiblement.
Curieuse, la jeune fille ne put s’empêcher de l’interroger une nouvelle fois.
– Alors, il y avait deux papes ?
Le vieil homme s’agita.
– Non ! Clément VII était le seul reconnu par Notre Seigneur tout puissant, et de plein droit ! Un homme au caractère doux, se perdant d’admiration devant la beauté et les arts. Il fit d’Avignon un phare de culture. Les lettrés, les artistes affluaient dans la cité papale. Passionné d’enluminures, il commandita de précieux manuscrits, créa une librairie pontificale, dont plusieurs ouvrages portent, aujourd’hui encore, son blason. Mais ne vous égarez pas Sœur Dominga, ce mécénat artistique, puissamment déployé, fut stratégique : nous existions face à Rome par les arts.
Silence.
Il reprit.
– J’ai contribué de toute mon âme à la construction de la curie pontificale : chancellerie, chambre apostolique, tribunaux, cérémonial… J’ai pensé à tout. Je voulais être utile, de toutes mes forces, à Notre Sainteté. Et Dieu sait si je l’ai été. Plusieurs dizaines de cardinaux furent nommés. La France accorda son obédience au nouveau pape d’Avignon, mais la neutralité de l’Espagne était contrariante. Élevé dans mes charges et mes missions, je fus envoyé comme légat dans les royaumes d’Aragon, de Castille, de Navarre, ainsi qu’au Portugal. Face à des assemblées de brillants docteurs et théologiens, j’ai débattu, pièces en main, de la légitimité de Clément VII. Et j’ai réussi ! Ces royaumes ont soutenu notre cause.
– Bravo ! applaudit naïvement la jeune fille.
– Je dois reconnaître que ce fait d’arme sans violence a renforcé la confiance de Clément VII à mon égard, dit-il avec fierté.
– Et Urbain VI, murmura Sœur Dominga. Que devenait-il ?
De nombreux éclairs déchirèrent le ciel à l’instant même où le vieillard s’apprêtait à répondre. Une pluie torrentielle s’abattit presque instantanément sur les murs du château. Le vieil homme frissonna. D’une voix ténue mais chargée de colère, il poursuivit.
– La curie d’Urbain VI était inexistante. Il nommait de nouveaux cardinaux, presque toujours italiens, souvent très médiocres, qui finissaient par déserter. Cette cour sans lustre ni compétence souffrait d’un mal terrible : la peur, à l’anticipation des colères du maître. Urbain VI s’insurgeait contre tous, y compris contre le royaume de Naples, qui pourtant l’avait vu naître. 1385 fut une année de triste mémoire : il accusa de complot ses propres cardinaux, et les fit torturer à mort.
– Mon Dieu ! Sœur Dominga se signa.
– Malgré ce chaos, il se réclamait toujours du siège de Pierre ! Nous exaltions la beauté, il s’épanouissait dans la terreur. Avignon nous était douce… Jusqu’au temps du malheur.
Un coup de tonnerre fit sursauter la jeune fille.
– Oui, le temps du malheur, reprit le vieillard avec un souffle court. Clément VII fut rappelé à Dieu, à cinquante-deux ans à peine. Une attaque d’apoplexie eut raison de lui au plus mauvais moment, quand la France, pourtant notre alliée des premiers jours, souhaitait nous voir s’engager dans une voie de cession.
Devant l’air interrogatif de Sœur Dominga, il précisa.
– Il s’agissait pour les deux papes d’abdiquer, afin ensuite d’en élire un seul. Aucune des deux curies ne souscrivait à cette solution. L’Université de Paris vit le décès de Clément VII comme une opportunité. Si personne ne lui succédait, le schisme s’éteindrait. Néanmoins, nos cardinaux ont résisté, et ont élu un autre pape. Le dernier pape d’Avignon.
Alors que Sœur Dominga était pendue aux lèvres du vieil homme, une rafale extraordinaire brisa avec force l’un des vitraux de la chapelle du château. Un gros éclat de verre fut propulsé vers la couche du maître, se plantant violemment dans la pelisse d’hermine qui le recouvrait. Affolée, Sœur Dominga se précipita, et vérifia que son protégé était indemne. Son corps n’avait pas été touché, mais le cœur du vieil homme battait la chamade.
– Monseigneur ! Vous devez vous reposer désormais. Je vais appeler quelqu’un. Il nous faut réparer la vitre.
– Non ! Je sens bien que je n’ai plus le temps. C’est un signe du ciel : je dois me presser. Continuons, dit-il très faiblement.
L’ultime révélation
– Le conclave a été réuni moins de deux semaines après la mort de Sa Sainteté. Et nous avons choisi un pape, de façon, il faut bien l’avouer, très précipitée. Un homme de haute lignée, familier de la curie, et qui nous semblait pouvoir répondre à ce que l’on attendait du chef de l’église.
Patiemment, Sœur Dominga ôtait les éclats de verre répandus sur la couche du maître, en prenant bien garde à ne pas se blesser. Lorsque le vieillard se tut, elle l’interrogea.
– Étiez-vous heureux de ce choix ?
Il éluda la question d’un petit geste de la main, et poursuivit.
– On le croyait solide, il était têtu. On l’espérait clairvoyant, il fut obstiné. Je me souviens de l’automne 1394… Venant tout juste d’être élu, il jura de favoriser l’union des curies. Immédiatement parjure, il se montra orgueilleux et refusa la voie de cession, ce qui contraria beaucoup le roi de France, Charles VI. Quatre ans après, ce pape obstiné continuait à nommer des cardinaux et à entretenir ce schisme d’occident dont personne ne voulait plus. Geoffroy Le Meingre, interprétant la volonté du roi, a donc assiégé le palais des papes, et ce pendant près de cinq ans. On aurait pu espérer de Sa Sainteté qu’elle protège la curie. L’inverse se produisit. La curie endura le siège, la faim, la maladie, le danger. Des hommes ont souffert et sont morts pour défendre un palais que le pape refusait de quitter. Des martyres donnaient leur vie pour défendre les certitudes d’un seul homme.
– Le conclave s’est trompé, comme avec Urbain VI, chuchota Sœur Dominga d’un air sentencieux.
– Oui. Ce pape ne fut pas inspiré par Dieu, mais par le diable. N’ayant plus autour de lui qu’une cour réduite, il s’enfuit du palais d’Avignon en 1403. Une évasion nocturne et clandestine. Il s’était habillé comme un moine cordelier, son petit groupe de fidèles affublés des mêmes coules. Ils empruntèrent une poterne, puis rejoignirent, à pied, les rives du Rhône. Une barque imposante les y attendait. Quand elle aborda la rive provençale, un groupe de cavaliers envoyés par le Comte de Provence, Louis II d’Anjou, proposèrent leur aide. Malgré les circonstances satisfaisantes, tous tremblaient sous leurs soutanes. Ils avaient porté le pape presque autant que Sa Sainteté avait marché. Au petit jour, ils entreprirent de gravir un sentier qui montait dru, entre pierres et broussailles encore noires de rosée. Les souffles des chevaux se faisaient plus courts, leurs cœurs cognaient comme aux pires nuits de fièvre. En haut de la colline se dressait une forteresse. Une rude place de pierre claire, hérissée de tours, ceinte de murailles épaisses, et dominée par un donjon massif qui montait droit dans le ciel pâle — la tour du Griffon, posée là depuis deux siècles pour surveiller la plaine. C’était un château de guerre, austère, sans grâce et sans mensonge, appartenant à la maison d’Anjou : Castèu Reinard.
– Et que s’est-il passé ensuite ?
– Le pape s’est entêté. Comme toujours. Dès le lendemain, il partit à la recherche d’aides et de soutiens. Il resta quelques années en Provence, puis rejoignit l’Italie, séjourna à Gênes, puis à Perpignan. Persuadé d’être dans son bon droit, il se sentait invincible, convaincu de sa réhabilitation prochaine. Son obstination fut la cause du déchirement de la chrétienté, pendant des décennies. Combien d’hommes a-t-il sacrifiés ?
Le tonnerre grondait toujours. À la surprise de Sœur Dominga, le vieillard allongé se dressa sur son séant, sa voix avait repris de la vigueur. Il s’adressa à la jeune fille.
– Mon Dieu, jeune fille ! Votre cœur est pur, alors, dites-moi ! Qui est le plus coupable aux yeux de Notre Seigneur ? Celui dont la cruauté et la violence l’amènent à sacrifier quelques hommes, ou bien celui dont l’orgueil et l’obstination engendrent l’abandon de milliers d’âmes errantes ?
Sœur Dominga, effarouchée, ne répondit pas. Le vieillard continuait, exalté.
– Savez-vous comment fut nommé le dernier pape d’Avignon ? L’Antipape ! Tout proche de l’Antéchrist, et pas très loin de vous !
– De moi ?
– Oui, vous le connaissez ! Il finira sa vie au Castillo de Peñíscola.
La jeune fille était prête à défaillir.
– Dans… ce château ? Vous êtes…
– L’Antipape ! Je suis Benoît XIII ! Le 13ème des Benedictus après Saint Benoît de Nursie. J’ai laissé souffrir et mourir les miens non par aveuglement, mais par orgueil. Mon Dieu ! dit-il en levant les yeux au ciel, prenez-moi maintenant ! Je mérite votre châtiment !
Il retomba lourdement sur sa couche.
Sœur Dominga, tremblante, s’arma de courage.
– « Si nous confessons nos péchés, Dieu est miséricordieux pour nous les pardonner. ». Par mon entremise, vous Lui avez parlé, dit-elle doucement. Il vous attend.
Incrédule, Pedro Martínez de Luna, le pape Benoît XIII, dévisagea la jeune fille.
Un faible sourire éclaircit son visage.
Puis, il rendit son dernier souffle.


