Nice a accueilli nombre d’écrivains. L’un de mes préférés est Romain Gary… doit-on l’appeler Emile Ajar ? J’ai beaucoup aimé décrire le jeune enfant qu’il fût dans Balade à Nice, sur les pas des écrivains Edition Alexandrines, en avril 2012.
Imaginons le sentiment d’inquiétude d’un adolescent de quatorze ans, arrivant à Nice en 1927, seul avec sa mère, dans le climat de xénophobie croissante des années 1930. Roman Kacew ne connaît pas son père, sa mère, Nina, gardera à jamais le silence sur ce point.
Des couleurs qui rassurent
Nice l’accueille avec ses couleurs : « J’ai gardé, de mon premier contact avec la France, le souvenir d’un porteur à la gare de Nice, avec sa longue blouse bleue, sa casquette… et un teint prospère, fait de soleil, d’air marin et de bon vin. » Mère et fils séjournent quelques mois avenue Shakespeare, puis s’installent au 7, boulevard François-Grosso, au carrefour de la rue Dante. Nina, s’y voit confier la gestion d’une pension dont le jeune Roman Kacew – qui, plus tard, prendra le pseudonyme de Romain Gary¹ –, déjà créatif, invente le nom : Mermonts. Mer et monts s’y côtoient… et la consonance est proche de Mermoz, idole de Roman qui se passionne pour l’aviation.
Le caractère cosmopolite de la ville le réconforte : Russes, Italiens, Arméniens, Algériens, Africains, Portugais s’y croisent. « Nice comptait alors près de dix mille familles russes, un noble assortiment de généraux, de cosaques, d’atamans ukrainiens, de colonels de la garde impériale, princes, comtes, barons baltes et ci-devant de tout poil ; ils réussirent à recréer au bord de la Méditerranée une atmosphère à la Dostoïevski, le génie en moins. Pendant la guerre, ils se scindèrent en deux, une partie fut favorable aux Allemands et à la Gestapo, l’autre prenant une part active dans la Résistance. Les premiers furent liquidés à la Libération, les autres s’assimilèrent complètement et disparurent à tout jamais dans la masse fraternelle des quatre-chevaux Renault, des congés payés et de l’abstention aux élections. »
Roman se sent profondément niçois : « Je suis niçois… parce que j’ai été élevé à Nice, que mes premières amitiés se sont formées à Nice, que les premières filles que j’ai aimées étaient à Nice, et que je me sens toujours bien près de la Méditerranée. »
Il s’enivre de couleurs, qui marquent à jamais son œuvre. Pierre Assouline écrit que Romain Gary est « l’écrivain qui donna une couleur à sa mémoire ».
Couleur des marchés, d’abord, comme celui de la Buffa. « Plus petit que celui de la vieille ville, où allaient s’approvisionner les grands palaces, [il] desservait principalement les pensions du boulevard Gambetta. C’était un lieu d’accent, d’odeurs et de couleurs, où de nobles imprécations s’élevaient au-dessus des escalopes, côtelettes, poireaux et yeux de poissons morts, parmi lesquels, par quelque miracle méditerranéen, d’énormes bottes d’œillets et de mimosa trouvaient toujours le moyen de surgir inopinément. »
Ce marché est la madeleine proustienne de Romain : « Chaque fois que je reviens à Nice, je me rends au marché de la Buffa. J’erre longuement parmi les poireaux, les asperges, les pièces de bœuf, les fruits, les fleurs et les poissons. Les bruits, les voix, les gestes, les odeurs et les parfums n’ont pas changé, et il ne manque que peu de chose, presque rien, pour que l’illusion soit complète. Je reste là pendant des heures et les carottes, les chicorées et les endives font ce qu’elles peuvent pour moi². »
Des couleurs qui évoquent la beauté, le bonheur
Nina doit sentir confusément, la peur étreignant parfois son fils, l’angoisse de vivre dans un monde auquel il n’appartient pas tout à fait… Elle réinvente donc le monde pour lui, en lui donnant selon Gary « de belles couleurs » même lorsqu’il s’agit de lui prodiguer, pour ses amours niçoises, des conseils… de séduction ! « Rappelle-toi, avant d’offrir quelque chose qui se porte [à une jeune fille], de bien regarder la couleur de ses cheveux et de ses yeux. Les petits objets comme les broches, les bagues, les boucles d’oreilles, assortis-les à la couleur des yeux et les robes, les manteaux et les écharpes à la couleur des cheveux. Les femmes qui ont les yeux et les cheveux de la même couleur sont plus faciles à habiller, et coûtent donc moins cher³. »
Des masques pour se cacher : le carnaval de Nice
Quand la couleur ne le rassure plus, que faire ? Romain Gary fascine par son goût pour l’aventure et la mystification. Mais ce besoin de déguisement est conséquent à une forte douleur. Son goût pour les masques justifie-t-il son amour immodéré pour le carnaval de Nice ? Ou bien s’est-il forgé après l’observation de ce carnaval ? Nul ne sait.
Annie Sidro, Niçoise présidente de l’association Carnaval Sans Frontières, se souvient : « Mon grand-père avait accueilli le jeune Roman Kacew à l’atelier du carnaval. Il dessinait les chars, il était fasciné. »
Le masque d’un pseudonyme niçois ?
Roman devient Romain, et Kacew s’efface au profit de Gary : gari veut dire « brûle » en russe. Mais avec Romain Gary, rien n’est unidimensionnel… Gari, c’est aussi le rat en niçois. À Nice, on dit à un jeune homme « Ciao, gari ! » pour dire « Salut, p’tit ! ». Gary ne pouvait l’ignorer, et il lui arrivait de signer Romain Gari.
Même les femmes ne l’apaisent pas : « J’ai connu tant de femmes, dans ma vie, que j’ai pour ainsi dire toujours été seul. » Il est pourtant ému par Jean Seberg, par sa beauté sans fard. Il lui fera visiter le Nice de son enfance. Elle correspond à l’idéal de ses romans et il a l’impression de voir son rêve prendre corps. Malheureusement, elle souffre autant que lui, d’un mal différent.
Ce n’est pas la peur qui la ronge, mais la culpabilité. Luthérienne, marquée par les valeurs du puritanisme, elle est de toutes les croisades. Gary s’épuise : « Il est difficile d’aimer une femme que l’on ne peut ni aider, ni changer, ni quitter. » Les deux détresses se consument… Gary a conscience de la relation fusionnelle, aussi chaleureuse qu’éprouvante, qu’il a entretenue à Nice avec sa mère, qui finalement était la seule femme à l’apaiser.
Le 2 décembre 1980, Gary achète une robe de chambre Aux Laines Écossaises. Il la choisit rouge. Pour que les taches de sang liées à son suicide effraient le moins possible ceux qui seraient amenés à découvrir sa dépouille mortelle. Peut-être aussi, qui sait, pour s’envelopper une dernière fois dans un halo de couleurs, qui l’ont tant rassuré et qu’il a tant aimées ?


